LETTRE DE BALTHAZAR (35)
Du Marin (Martinique) à Providenciales (Turks and Caicos)
du Mardi 2 Mai au Mercredi 11 Mai 2011
Dimanche 8 Mai par 18°56 N 64°51’ W 14H25 (TU-4). C’est l’heure calme après le déjeuner. Malgré le vent alizé paresseux le Gennaker nous tire à près de 7 nœuds sur le fond, aidés par le courant des Antilles qui longe l’île voisine de Porto Rico puis les Bahamas avant de rejoindre le Gulf Stream. La mer d’un bleu cobalt est peu agitée et cette marche paisible et silencieuse nous permet d’apprécier un concert pour deux violons de Bach extrait de la riche discothèque d’Eckard. Ce dernier, fils et frère d’un facteur de piano de la Forêt Noire, est mélomane et musicien jouant en orchestre de la contrebasse. Pendant son enfance il était au clavier des orgues d’église pendant que son père accordait les nombreux tubes constituant l’orgue. Il devait parcourir une à une sur l’injonction « weiter » ( note suivante) de son père blotti dans les tubes les notes réparties sur environ huit octaves du clavier.
Nous avons laissé ce matin dans le sillage la superbe plage blanc immaculé et déserte de Pomato Point où nous avions mouillé (18°43’N 64°24’W) hier en milieu de journée par fond de 3,50 m dans une eau turquoise. Baignade, débarquement sur la plage en zodiac et grosses langoustes grillées servies par une dominicaine enjouée dans un restaurant impeccable en bordure de la plage, au milieu de lauriers roses, construction légère et consommable par les cyclones qui ravagent régulièrement ces îles, avaient agrémenté notre visite d’Anegada. Cette île longue et plate (point le plus haut à 10m d’altitude) du Nord des îles vierges britanniques (BVIs) est entourée d’un immense platier de récifs coralliens, le Horse Shoe. Nous y sommes arrivés prudemment en trois heures de voile par eau plate et alizé traversier royal depuis sa voisine Virgin Gorda, où nous avions mouillé devant la célèbre plage des Baths. Celle-ci est bordée de gros blocs de granit arrondis par l’érosion répartis en une sorte de chaos et évoque nous dit Bénédicte certains sites des Seychelles.
Arrivés il y a quelques jours, le Dimanche 1er Mai à l’aéroport du Lamentin ( Fort-de-France) notre nouvel équipage constitué de Eckard et Nicole, Bertrand et Bénédicte, Anne-Marie et moi-même y était accueilli de manière fort sympathique par Mimiche et des amis, anciens de Guyane, les Bondil et Lesecq, venus très gentiment nous chercher avec leurs voitures et autre pick-up. Comme à l’accoutumée mes bagages contiennent des cartons de pièces pour Balthazar : une éolienne neuve D 400 watts pour remplacer sa sœur détruite par l’ouragan de la baie Thétis au détroit de Le Maire, un kit complet Pro Iridium pour remplacer celui du bord endommagé (tout au moins la transmission de données) par le coup de foudre de Rio Grande do Sul, indispensable pour rester connecté et recevoir en particulier les fichiers gribs météo, pièce de rechange de celle cassée du « vit de mulet de tangon de spi » et d’autres divers… A travers une Martinique sous la pluie et quelques inondations nous retrouvons BALTHAZAR à la marina du Marin, au Sud de l’île. Retrouvailles avec JP, Jacques et Martine Bouchet, ainsi que Marco qui ont brillamment effectué avec Mimiche le grand parcours de près de 2500 milles Jacaré /Martinique, via Kourou et les Grenadines. Dîner sympathique avec tout le monde rassemblé chez Tic Toques. Lundi, préparation du bateau : poursuite des travaux de Pochon sur l’électronique, nettoyage de la coque et changement de l’anode d’hélice par un plongeur, changement d’un bouton poussoir de winch, plein d’eau, remplacement de la pièce cassée d’articulation de tangon et bricolages divers. Le soir Ti Punch, accras, boudins créoles, et plats martiniquais chez une Doudou accueillante viennent récompenser cette journée bien occupée. Mardi matin : sortie devant le club Med des Boucaniers pour faire les essais et la compensation du nouveau pilote Furuno après avoir embarqué une nouvelle bouteille de gaz de 13 kg (la précédente aura tenu près de 110 jours d’utilisation du bateau depuis Ushuaia et il restait environ 2kg de gaz, mais je veux partir avec l’autonomie complète avec les deux bouteilles pleines pour ne pas avoir de difficultés aux USA et Canada avec des standards différents). Plein de gasoil, complément de courses. Après avoir payé la marina, Pochon et fait les papiers de départ (super bien organisé : dans la marina un bureau tenu par une sympathique Mamie douanière permet de remplir soi-même à toute allure sur leur ordinateur – 3 en batterie en parallèle- commun à la douane et à la Police une forme imprimant directement après validation le papier de sortie dont j’aurai besoin pour entrer aux Bahamas et aux USA. En un peu plus de 5 minutes et deux signatures c’était terminé. Comparé aux demi-journées entières passées en Amérique du Sud à errer dans des rues improbables de bureaux en bureaux en patientant chaque fois dans des queues désespérantes cette efficacité de l’administration française est réjouissante, cela méritait d’être souligné. Comme quoi la modernisation des procédures administratives n’est plus un simple slogan électoral).
Mardi 3 Mai à 16h40 nous pouvions appareiller. La configuration électronique/informatique est bien remontée : j’ai retrouvé deux pilotes automatiques, l’AIS, la liaison Iridium, l’antenne RR. Le NAVTEX et l’Activ’Echo sont opérationnels. Willy de Pochon a bien travaillé. Pour remettre tout en ordre il y a quand même encore du travail : réparer l’aérien du radar, remplacer le serveur NMEA de la centrale de navigation FI 30 qui permet d’interfacer les données de la centrale avec le NAVNET et les pilotes (pour utiliser le pilotage en mode vent notamment), il y a aussi à réinterfacer correctement le pilote Furuno avec les systèmes de navigation NAVNET et MAXSEA. Les calculateurs des pilotes et le PC fixe endommagés par la foudre sont emballés et expédiés par Pochon pour expertise et devis de réparation en France. Si ces devis sont raisonnables ils me serviront de secours (un à bord). Ce coup de foudre aura coûté cher !
Une soirée et une nuit de navigation rapide à la voile nous avait amené au petit matin dans l’archipel des Saintes où nous pénétrions par les passes Sud. Petit déjeuner et baignade dans une eau magnifique au mouillage de l’anse du Pain de Sucre que nous retrouvons avec plaisir. A bâbord le Pain de Sucre est un spectaculaire promontoire formé d’orgues de basalte verticales, au vent devant l’étrave un petit isthme en sable blanc couvert de cocotiers le relie à l’île, à tribord les frondaisons de végétation tropicale montent à l’assaut des collines baptisées Le Chameau. Quelques maisons coquettes aux toits rouges à double pente (j’ai appris sur le tard par Bertrand que la pente extérieure, moins forte, est faite pour projeter le plus loin possible des murs l’eau des averses tropicales qui prend sa vitesse sur la première pente plus forte. Vous le saviez sans doute depuis longtemps !) se cachent dans les frondaisons. Une ou deux abritent une basse cour car des coqs poussent régulièrement leur fier cocorico.
Après le déjeuner nous quittons cet endroit privilégié pour entrer dans la superbe rade des Saintes où pouvait mouiller bien à l’abri, toute entière, la flotte de l’Amiral de Grasse. Cela devait avoir de la gueule. Mouillage sous le fort qui couvre la passe Nord, tout près du Bourg. Débarquement en zodiac sous les frondaisons de la petite plage sur laquelle sont tirées de rapides Saintoises aux formes élancées.
Nous trouvons le Bourg encore plus coquet et coloré qu’il y a deux ans, déjà dans la quiétude de la soirée et de la fin des vacances. Un petit restaurant créole « le Triangle » nous accueille au bord de l’eau après avoir traversé entre les maisonnettes un étroit boyau bien blanchi où les épaules passent tout juste. A l’heure du Ti Punch Eckard nous raconte l’escale de la régate ARIANE organisée par ARIANESPACE (notamment par Jean-Jacques Auffret, Eckard etMaréchal) il y a une quinzaine d’années. 120 bateaux, près de 1200 participants et invités se retrouvaient sur la plage du Bourg, déguisés en flibustiers de toutes nationalités. La rumeur raconte que Mimiche et Edwige avec leurs équipages respectifs étaient en super forme(s) et fort gaies !.
Départ au point du jour. Dans le canal des Saintes nous profitons d’une vue exceptionnelle de La Soufrière dont le sommet est habituellement caché dans les nuages. Deux petites colonnes de fumée sont bien visibles qui s’élèvent d’une antécime, rappelant que ces volcans antillais sont toujours actifs (éruption de cette Soufrière en 1976, plus récemment éruption et destruction de la moitié de l’île voisine de Montserrat) et que leur surveillance n’est point vaine. Route directe sur les îles Vierges Britanniques (BVIs). Après une navigation assez rapide par alizé traversier mouillage sur coffre (coffre pris par la jupe AR, méthode brevetée JP, peu orthodoxe mais c’est le plus pratique) devant la plage des Baths le lendemain après midi Vendredi 6 Mai après avoir laissé à tribord les îles sous le vent (de la Guadeloupe à Anguilla).
Nuit splendide et paisible de Dimanche 8 Mai au Lundi 9 Mai. Pour la première fois nous pouvons observer simultanément la Croix du Sud que nous connaissons bien maintenant et l’étoile polaire que nous retrouvons bien visible maintenant au-dessus de l’horizon, à une vingtaine de degrés de hauteur (notre latitude). Soudain nous observons un très gros satellite à la forte luminosité, très certainement la station spatiale internationale, traverser rapidement le firmament, puis soudain pâlir quelques secondes avant de disparaître dans le cône d’ombre de la Terre. Nous observons aussi longuement par le travers le halo de San Juan, capitale de Porto Rico.
Lundi 9 Mai 7h40 19°51’ N 66°23’W.. L’alizé a encore faibli et vient vers le largue à grand largue, déventant le Gennaker. A hisser le spi. La bulle colorée se déploie et BALTHAZAR repart vivement, à nouveau sur route directe. L’effet combiné d’un spi bien rempli par son tangon qui le met au vent de la grand’voile et d’un vent apparent plus traversier donc plus frais induit par la vitesse augmentée permet immédiatement de reprendre près de deux nœuds. On est chaque fois surpris du gain remarquable de vitesse (et de confort, le spi amortissant presque complètement le roulis) apporté par le spi quand les conditions s’y prêtent. Il nous tire toute la journée mais en fin d’après-midi l’alizé s’évanouit et c’est à grand regret que nous rentrons la bulle dans sa chaussette puis dans la soute. Moteur. Au cours de cette journée nous passons au-dessus de la fosse de Porto-Rico au point le plus profond de l’Atlantique à 8605m, Milwaukee Deep. Comme quoi il y a même des Everest sous la mer car cette fosse est seulement à moins de cent milles de la côte de Porto-Rico. La collision de la plaque Atlantique avec la plaque Caraïbe donne effectivement un relief tourmenté et crée toute la chaîne des volcans de l’arc antillais. Quand la plaque atlantique passant en subduction sous la plaque caraïbe frotte un peu trop fort puis relâche brutalement les contraintes elle génère des tremblements de terre meurtriers comme récemment à Port-au-Prince (Haïti) tout proche.
Mercredi 9 Mai 7h 21°57’N 71°43’W. Juste avant le lever de soleil l’application tout à fait remarquable « carte du ciel » de l’IPhone de Bertrand (je vous recommande de la charger sur ITunes) nous permet d’identifier sans ambiguïté Venus, Mercure et Jupiter, proches en apparence à cet instant l’une de l’autre.
Nous avons laissé cette nuit sous le vent les lumières de Cockburn Town sur l’île de Grand Turk et la pointe NE de l’île Caicos est maintenant toute proche. En la virant à distance prudente car ces îles sont ceintes de hauts fonds coralliens serrés nous irons faire une halte méritée à Turtle Cove Marina sur l’île Providenciales des Caicos.
En fin de matinée nous nous présentons dérive relevée devant la passe « Sellars cut » pour franchir la barrière de corail qui défend les plages de la côte Nord de l’île. Un canot envoyé par la marina est venu à notre rencontre pour nous conduire par un chenal compliqué mais bien balisé avec des portes parfois très étroites au milieu des patates de corail. Les fonds oscillent entre deux et quatre mètres dans une eau turquoise d’une transparence remarquable. Nous terminons ce long cheminement en entrant dans un chenal creusé dans le sable blanc de la plage, transparent comme une piscine peu profonde. Après plusieurs chicanes nous entrons dans une petite marina bien protégée.
Aux parents et ami(e)s qui nous font la gentillesse de s’intéresser à nos aventures nautiques
Equipage de Balthazar : Jean-Pierre et Anne-Marie, Eckard (Weinrich) et Nicole (Delaitre), Bertrand et Bénédicte (Duzan).